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Archives nationales et identités collectives au 19e siècle

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Cet article voudrait ouvrir une perspective sur la relation entre les archives nationales et les identités collectives. Un sujet si vaste et si complexe ne saurait ici être entièrement couvert et cet article ne prétend pas à l’exhaustivité. Il est nourri par le souhait de tracer quelques cadres et quelques interactions entre le développement des archives nationales en Europe et l’affirmation d’une identité collective/nationale au 19e siècle. Le rôle fondamental des archives dans la justification du fait national offre une grille de lecture applicable à d’autres états, à d’autres continents et d’autres époques, à l’heure du développement sur le Web des archives ouvertes.

Cette problématique peut mettre en valeur les deux composantes fortes des archives:

  • servir les institutions publiques : avec la conservation d'actes d'administrations (proclamations des droits fondamentaux des citoyens, actes régaliens de fonctionnement de nouveaux pouvoirs).
  • servir l’identité collective: avec la conservation de documents qui permettent l'écriture d'une histoire et le développement de "communautés imaginaires" (Dominique Poulot), ici incarnées par les Etats-Nations.


Sommaire

Le siècle des nationalités

On comprend souvent le 19e siècle comme celui de "l’affirmation de la nation", des États nationaux en Europe. Au début du 19e siècle, de nouvelles forces, héritées du siècle des Lumières sont sur le point de bouleverser le fonctionnement traditionnel du pouvoir étatique en Europe:

  • La Révolution Française a en effet ouvert la voie et a pu montrer aux peuples européens que l’accession de la nation à la souveraineté politique, n’était ni une utopie, ni un idéal lointain. L’idée de nation est pour les historiens née du combat contre le pouvoir monarchique et la division de la société en ordres, aux droits inégaux.
  • Après l’épisode napoléonien en Europe, et malgré les tentatives de restauration ou de consolidation d’une Europe des princes (congrès de Vienneen 1815) les peuples s’imposent comme des acteurs majeurs de l’histoire des États et ils tentent de recomposer ces états à leur image, en autant de nations, comme l’a montré le « printemps des peuples » en 1848.
  • La construction de la culture nationale est jusqu’au milieu du 19e siècle fortement liée au libéralisme, à la conquête des libertés des peuples contre les différents absolutismes mais les données historiques sont différentes pour la deuxième partie du 19e siècle: la nation devient un principe politique suprême, le contexte économique et social n’est plus le même et l’idée nationale, qui se construit aussi à cette période avec l’aide de la monarchie (unification de l’Italie et de l’Allemagne), par un processus de fermeture, voire d’une certaine exclusivité, a aussi changé d’aspect en Europe.


Entre Histoire et administration : les archives d’une nation

Les archives, un enjeu politique

Les archives sont souvent représentées comme LE lieu de mémoire de la nation, comme un symbole matériel d’une partie du processus démocratique, notamment parce que devenues publiques, les archives doivent donner un moyen à chaque citoyen de connaitre les décisions qui ont été prise en son nom.

Il n’en fut pas toujours ainsi et le 19e siècle innove avec la volonté de donner un statut public aux documents.

Selon Yves-Marie Bercé:

"les archives auraient joué un rôle politique puissant dans l’affirmation des identités collectives en Europe au 19 siècle" 
ancien directeur de l'Ecole Nationale des Chartes.

Elles seraient un enjeux majeur de la remise en cause des fondements politiques européens, face aux pouvoirs absolus. Les archives auraient permis aux nouvelles forces politiques de trouver, d’une part, des arguments juridiques qui légitimaient leurs revendications et, d’autre part, de conserver les titres de ses droits et de disposer des instruments de son propre gouvernement.


La rupture révolutionnaire en France

La Révolution française proclame que les archives, appartenant à la Nation, doivent être théoriquement à la disposition de tous les citoyens. La constitution et l’établissement d’un dépôt national d’archives à Paris, la création de réseaux de dépôts départementaux et communaux comptent parmi les premières mesures du gouvernement révolutionnaire (trois décrets en septembre 1790, une loi en 1792, une autre loi le 7 messidor an II ( 25 Juin 1794)).

Ces mesures peuvent être perçus comme une partie intégrante de « l’affirmation de la forme républicaine de l’État» (Yves-Marie Bercé). En créant une administration spécifique, l’on a établit avant tout la publicité des actes politiques, comme les travaux de l’Assemblée Nationale, en opposition avec la pratique du secret d’État qui avait cours jusque là.

Les Archives Nationales devaient dès leur création abriter les fonds des administrations de l’Ancien Régime, dispersés entre les différents Corps d’État (les archives liées à la Défense, aux Affaires étrangères et à l’économie, resteront cependant des fonds abrités dans les services de ces administrations). L’un des principaux acteurs de cette innovation fut le révolutionnaire Armand-Gaston Camus, qui dès aout 1789 fut nommé archiviste de la Commission des archives de l’Assemblée nationale constituante. Ses principales missions, pour ces archives, furent:

  • Centralisation
  • Publicité des actes
  • Création d’un réseau national

De plus, la confiscation des biens de l’Église en France avait entrainé des disparitions et des dispersions massives de documents et ceci a joué un rôle important dans la volonté grandissante de conserver et de sauvegarder les documents historiques. Le modèle français a été diffusé dans d’autres pays, ceci par choix mais aussi de manière imposée (pensons à la période napoléonienne) au 19e siècle.


Accès aux sources et construction d’une histoire nationale : l’enjeu culturel des archives

Un bâtiment pour la mémoire nationale

L’existence d’un dépôt de documents liés au passé de la nation est lié, comme d’autres symboles (hymnes, drapeaux…), à l’affirmation de la souveraineté politique. Chaque capitale européenne, en envisageant la création d’un dépôt particulier qui porterait sur son fronton le titre d’ «Archives Nationales » veut ainsi témoigner de l’ancienneté et de la légitimité de son entité nationale et se doter d’une certaine « caution » historique : l’écriture de l’histoire au 19e siècle semble servie par ces bâtiments souvent imposants et entourés de prestige. Voici quelques images de bâtiments d'archives...

Écriture de l’Histoire et archives

Enjeu réel et symbolique, les archives fournissent les bases matérielles pour une écrire au 19e siècle un histoire nationale, savante et positiviste en appuyant les recherches sur des matériaux de base, de références, de démonstrations tout comme dans les sciences exactes…. Pour cette génération d’historiens, il fallait des faits, des textes, des cotes d’archives, des pièces justificatives pour l’écriture de l’histoire et l’accès aux sources en était la condition vitale. On passe d’une histoire de type narratif à une histoire de type archivistique avec l’ouverture publique des archives. Et les travaux historiques peuvent aussi être compris au 19e siècle comme des instruments devant fournir et nourrir le sentiment national et la conscience nationale… Peut-on apercevoir une « alliance » de l’archive et de l’idée nationale, à travers l’organisation du travail historique? Celui-ci, fondé sur un enchainement de faits bien établis ne semble alors prendre de signification qu’à travers un « roman national ».

La première période de l’élaboration des identités collectives est en Europe très fertile en « manuscrits authentiques », miraculeusement retrouvés et qui parmi d’autres actes anciens, servent la cause nationale. Ils servent à fournir des arguments, des pièces à conviction, des faits « vrais » pour bâtir une histoire nationale et une identité particulière. L’écriture de l’histoire est en ce siècle aussi à comprendre avec les recherches sur le folklore, le développement des langues et des littératures nationales.

Les archivistes du 19e siècle ont participé à cette construction, et le collectage de manuscrits dans de vieux fonds dispersés sur différents territoires peut sans doute avoir des similitudes avec le collectage des contes, de chants populaires, de traditions locales… Ce souci d’échapper à l’oubli, de préserver les traces culturelles du passé fut peut-être plus précoce et vif dans les pays du nord de l’Europe. A savoir:

  • Accès public aux sources
  • Légitimité historique du document d’archive
  • Aide à la construction identitaire et collective


Des cas particuliers de création de services nationaux d’archives

Le Royaume-Uni

Il n’existe aucun lien formel entre les archives écossaises et les archives anglaises. Elles sont distinctes et séparées depuis le début du 18e siècle : en 1707, l’acte d’union, qui créé le Royaume-Uni, stipulait déjà que les archives de l’Ecosse ne devaient jamais être, comme d’autres objets symboliques telle la couronne des rois d’Ecosse, transférées en Angleterre ; c’est encore le cas aujourd’hui. Le 19e siècle fut un siècle d’approfondissement des différences et des distinctions entre les archives des deux pays. Un symbole « d’indépendance nationale » ?

Le Royaume Uni « est peut-être unique du fait d’être un seul état avec deux traditions et deux administrations archivistiques bien séparées et distinctes l’une de l’autre » 
Patrick Cadell.

L’Ecosse fait partie des pionniers en Europe et la centralisation et la collecte des archives au château d’Edimbourg fut très précoce, elle remonte même au 16e siècle. Dès 1789, le "Register House", actuel bâtiment principal des archives nationales fut ouvert et une loi de 1809 régit le service des archives, une loi qui dans ses principes de conception est resté sans grand changement jusqu’à aujourd’hui.

En Angleterre, suivant un long processus, le "Public Record Office" fut créé en 1838 et il remplit aujourd’hui toutes les fonctions d’un service national d’archives pour le pays et pour le Royaume-Uni. Mais ses responsabilités furent créés sur des bases circonscrites et il ne concerne que les documents produits par le gouvernement central à Londres: il exclut les documents produits par les comtés ou le gouvernements local. La distinction entre les "State Papers", « les grands documents historiques » et les "records", « documents à valeur administratif » s’est fait sentir. L'Angleterre possède donc des origines différentes quant à l'utilité et l'appartion de ses archives:

  • Deux traditions distinctes et séparées et qui s’institutionnalisent au 19e siècle.
  • Rapport des archives à la mémoire nationale moins important en Angleterre : pas de grands bouleversements ou de destructions comme dans les pays du continent européen.


La Pologne

La Pologne n’a pas eu, en tant qu’État, de 19e siècle. Le pays a dû subir trois partages successifs à la fin du 18e siècle, menés par les trois puissances voisines la Russie, la Prusse et l’Autriche-Hongrie. Sortant perdante du congrès de Vienne en 1815, son peuple fut privé d’organisation étatique nationale jusqu’en 1918. Elle a donc, comme les nations du Sud-Est du continent européen, été privée d’indépendance et fait partie intégrante de trois grands empires tout au long du 19e siècle. A ce contexte politique, il faut aussi ajouter sinon la volonté explicite des puissances occupantes de détruire l’identité polonaise, celle d’au moins de défavoriser le renforcement des tendances séparatistes et de limiter la recherche historique. Ces raisons expliquent en partie l’originalité du développement des fonds d’archives polonais, et à fortiori celui de la création d’un dépôt national d’archives.

Ajoutons aussi que suite aux déplacements de documents en Russie à la fin du 18e siècle, aux changements de frontières, aux destructions lors des guerres et des insurrections et suite aussi aux divers changements de cotation, les fonds polonais furent véritablement dispersés en Europe et le restent jusqu’à aujourd’hui. Les travaux des archivistes polonais, russes, allemands, français sont dans ce domaine très précieux pour les recherches historiques, par exemple le guide des sources de l'histoire de la Pologne et des polonais dans les archives françaises sous la direction de Ghislain Brunel.

Deux conceptions politiquescoexistaient et s’affrontaient au 19e siècle en Pologne et dans les milieux d’émigrés polonais pour favoriser un retour à l’indépendance. La première était la continuation de la lutte armée (insurrections de 1831, 1846, 1848 et 1863) dans les territoires polonais annexés et la seconde le renforcement de la « substance organique » (Daria Nalecz) avec le développement de l’activité économique et culturelle, de la modernisation de ces territoires. Cette deuxième conception fut au fil du siècle - notamment aux vues des échecs successifs des insurrections- la plus communément admise par les élites polonaises en exil qui jouèrent le rôle de « directeurs de conscience » pour la Pologne.

Les initiatives polonaises pour protéger les archives appartenant à la nation polonaise ne furent entreprises qu’en dehors des structures officielles, même si le cas de la Galicie polonaise (Cracovie) est assez différent dans la mesure où l’autonomie assez large octroyée par l’Autriche-Hongrie à partir de 1867 a permis de mettre en confiance les polonais, qui commencèrent à considérer les institutions officielles plus seulement comme « ennemies ». Là aussi l’intelligentsia polonaise, dans une très large mesure - et c’est ce qui fait sa spécificité en Europe- issue de la noblesse (Daniel Beauvois), joua le rôle de «conservateur» de la mémoire polonaise. Dès la chute de l’indépendance en 1795 et tout au long du 19e siècle, en Pologne mais aussi à l’étranger, la volonté de sauvegarder les documents nationaux est très active, notons :

  • La création de la société des amis des sciences à Varsovie en 1800.
  • La création de la bibliothèque polonaise de Paris en 1836, véritable dépôt de documents des émigrés polonais dans la capitale française.
  • La création d'un musée polonais à Rapperswil en Suisse en 1869, aussi dépôt d’archives polonaises.
  • La création des archives de la voïvodie de Cracovie au Château du Wavell en 1905.

Cependant, le système moderne des archives nationales en Pologne n’a commencé à se constituer qu’après la première guerre mondiale, confirmant sans aucun doute l’idée que ce service de dépôt de documents précieux est un symbole et un instrument de souveraineté.


Sources bibliographiques

  • Archives et nations dans l'Europe du XIXe siècle, Actes du colloque organisé par l'Ecole nationale des chartes (27-28 avril 2001),réunis par Bruno Delmas et Christine Nougaret ; préf. par Yves-Marie Bercé, Paris, Ecole des Chartes, 2004, 262 p. (coll.éudes et rencontres de l'Ecole des Chartes).
  • ALEKSIUN Natalia, BEAUVOIS Daniel et al., Histoire de l’Europe du Centre-Est, Paris, PUF, 2004, p.747-768, (coll. Nouvelle Clio).
  • POULOT Dominique, Patrimoine et musées, l'institution de la culture, Paris, Hachette, 2001, p.77, (coll. Carré Histoire).

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