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Sérendipité

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Sommaire

Introduction

"Et comment t'y prendras-tu, Socrate, pour chercher une chose dont tu ne connais pas du tout ce qu'elle est ? Parmi les choses que tu ignores, laquelle te proposes-tu de rechercher ? A supposer même que, par une chance extraordinaire, tu tombes sur elle, comment sauras-tu que c'est elle, puisque tu ne l'as jamais connue ?
Ménon, Platon.[1]

Ainsi commence peut-être, au Ve siècle avant J.C., dans un dialogue de Platon intitulé le Ménon, l'histoire de la sérendipité. Ou de la connaissance. Ou de la quête du savoir. Par le paradoxe relatif à toute recherche d'information, que Socrate expose ainsi :

"Je comprends ce que tu veux dire, Ménon. Vois-tu bien quelles disputes soulève ce sujet que tu mets sur le tapis, qu'il n'est pas possible à l'homme de chercher ni ce qu'il sait, ni ce qu'il ne sait pas ? Il ne saurait chercher ce qu'il sait, puisqu'il le sait, et qu'en ce cas, il n'a pas besoin de le chercher, ni ce qu'il ne sait pas, par la raison qu'il ne sait même pas ce qu'il doit chercher. 
Ménon, Platon."[2]

Cet extrait de dialogue vient au détour d'une réflexion sur ce qu'est la vertu. Ménon, comme nombre d'interlocuteurs de Socrate, se contente d'accumuler des exemples de vertu sans réussir à en donner une définition.

La première des énigmes, et le premier vertige : trouver ce qu'on cherche, en sachant qu'on ne connaît pas l'objet de sa recherche. Définir l'objet de sa recherche : voilà un conseil que tout bon professeur (documentaliste ou non) aura à coeur de donner à ses élèves. Aussi à mon tour, cherchant à saisir le concept de sérendipité, je pars en aveugle, en quête de définitions, en quête de sens, devant un mot nouveau, qu'aucune étymologie ne saurait a priori rendre transparent.

Dans cette aventure, la "chance extraordinaire" dont parle Ménon se nomme Google, et elle fonctionne par hyperliens. Je tombe sur des articles, des définitions, des "posts" au fil des blogs de chercheurs ou d'étudiants, de quidam surfant sur la grande vague du W3C. Mais comment reconnaître le concept de sérendipité au fil de ces remarques, réflexions, définitions ? Comment le cerner, au plus juste ?

Je passerai par un bref détour, par l'épistémologie, la réflexion sur la nature de la découverte et de la méthode scientifiques, afin de trouver des outils conceptuels susceptibles de m'aider à démêler l'écheveau de sens associé à la sérendipité. Je lancerai un certain nombre de pistes pour penser la sérendipité dans le contexte de la société de l'information (ou "du savoir", c'est selon), à l'heure du web sémantique et des moteurs de recherche nouvelle génération.

Un jeu de piste, donc, mais dont l'enjeu, pour les sciences de l'information et de la documentation, est peut-être de taille. Il s'agira d'analyser le concept de sérendipité dans les champs de la science et de la recherche d'information afin de comprendre en quoi ce concept est opératoire aujourd'hui et comment il peut être utilisé dans un contexte documentaire.

Il était une fois ... la sérendipité

Définitions

On rencontre peu le mot sérendipité, en français, du moins dans la langue courante. Le mot est résolument absent des dictionnaires français. En revanche le terme « serendipity » est utilisé à foison par les anglophones. On trouve des cafés et des magasins (d'habits, de gadgets, d'objets mystiques et spirituels...) qui portent ce nom (aux États-Unis, mais aussi en Allemagne, en Irlande et même... à Paris), c'est aussi le titre d'un film sentimental de Peter Chelsom avec John Cuzack ; en cherchant bien, on trouve même une sauce « Serendipity » (à réaliser dans un wok, ...)

De fait, le mot serendipité recouvre un concept plutôt confus sitôt qu'on cherche à en faire l'analyse. Dans son acception la plus large, la sérendipité pourrait être définie comme le fait de trouver sans chercher, ou plus précisément, le fait de trouver quelque chose (et quelque chose de bien, de bon) par hasard, en cherchant autre chose.

Trouver un cadeau original dans un magasin, rencontrer l'amour, tout cela est « serendipiant » si l'on en croit les occurrences du terme aux États-Unis. Retrouver ses lunettes perdues depuis trois jours en cherchant un livre, ou ses clefs en cherchant ses lunettes, voilà de la sérendipité au sens le plus quotidien et le plus banal du terme. Mais à mettre le mot à toutes les sauces, on court le risque d'une déperdition de sens fatale au concept.

Le Longman dictionary of contemporary english (édition 1995) propose cette définition : « the natural ability to make interesting or valueable discoveries by accident »[3] Bien d'autres définitions ont été proposées au cours de l'histoire du mot, qui date de 1754. On trouve un panorama de ces définitions dans l'article de Jean-Louis Swiners. Sans revenir sur toutes ces définitions, on peut dresser une carte heuristique de manière à regrouper les caractéristiques qui paraissent essentielles au concept :



Les caractéristiques de la sérendipité  :

  1. Art : la confusion des termes intervient d'emblée. Selon les définitions, en effet, la sérendipité est qualifiée de capacité naturelle ou innée (Longman dictionary), d'art (Philippe Quéau (1986), Yves-Michel Marti (ca. 1995), Mark Raison (2002), Pek van Andel (2005), cf. Swiners et Briet, page citée), d'aptitude ou faculté (Jean Jacques, 1990, ibid.), ou bien juste de fait ou de processus (Walpole,1754, Merton, 1949, ibid.)...
    • Faut-il être naturellement doué pour bénéficier de la sérendipité, ou bien est-ce une technique, une compétence que l'on peut acquérir par la pratique et l'expérience? Quels talents sont requis pour la sérendipité? N'est-il pas contradictoire d'évoquer un art pour quelque chose qui relève du hasard? En effet, le mot art, si l'on se réfère au Dictionnaire historique de la langue française (Alain Rey, Dictionnaires Le Robert, 1998) renvoie à l'idée d'ordre :
      "Ainsi, le latin ars réunit des idées essentielles, toutes liées à l'activité humaine tendue vers un ordre, que cet ordre soit dicté par les dieux ou imposé par les lois logiques" (op.cit.)
      Alors qu'on pourrait dire du hasard qu'il a horreur de l'ordre comme la nature du vide. Du moins quand on parle de hasard c'est qu'on ne peut déterminer un ordre, une règle, une causalité intelligible.
    • La sérendipité est-elle un processus, que l'on ne peut finalement identifier qu'a postériori (puisque cela désigne un résultat, une découverte qui a eu lieu) ou bien une posture préalable, une attitude, voire une activité particulière?
  2. Découverte : une découverte prévue et attendue n'est plus une découverte. Pour qu'il y ait découverte, il faut qu'il y ait de l'imprévisible, de l'inattendu. La trouvaille désigne au XVIIe siècle une découverte heureuse, et le mot trouver, bien que d'étymologie obscure, pourrait bien rendre notre sérendipité pléonasmique : en effet, trouver, c'est trouver ce qu'on cherchait, mais c'est aussi (et peut-être d'abord) "rencontrer par hasard, sans avoir cherché" (Alain Rey, op. cit.). Cela dit, le mot sérendipité rafraichit la langue et lève les ambigüités de termes émoussés par des siècles d'usage...
  3. Hasard, accident : trouver quelque chose par hasard, sans l'avoir cherché, sans aucune volonté ou intention préalable de découvrir ou de trouver cette chose. "Tomber sur" quelque chose, par accident. On est du côté de l'imprévisible, de la causalité mystérieuse (d'où les glissements possibles vers l'idée de destin, sous-jacents aux dérivés hollywoodiens du terme - un amour provoqué par sérendipité est-il à l'épreuve du destin? c'est la question posée par le film de Peter Chelsom).
  4. Sagacité : ce terme n'est pas employé dans toutes les définitions, mais il l'est au moins dans la première, celle de Walpole (1754). Walpole parle en effet d'accidental sagacity : "they were always making discoveries, by accident and sagacity, of things they were not in quest of"[4][5]. Encore une fois, on voit que la sérendipité n'est pas une donnée brute du hasard, une simple rencontre fortuite. La sagacité est une qualité requise, un préalable à toute sérendipité. Je ne peux m'empêcher de renvoyer à l'étymologie du mot : "sagax" c'est celui qui a "l'odorat subtil". Il faut avoir du flair, donc...
  5. Utile, nouveau, important : la découverte doit être heureuse, la sérendipité n'est jamais malheureuse.
  6. Alors qu'on cherchait ... :
    • la sérendipité est un évènement, s'inscrit dans une temporalité (par conséquent irréversible), dépend de circonstances uniques.
    • il n'y a pas sérendipité dans la passivité ou dans l'inaction. Elle dépend d'une activité de recherche ou d'observation. L'idiot contemplatif ne saurait être "touché" par la sérendipité.

Histoire du mot

Il était une fois, dans le lointain royaume de Serendip (nom médiéval du Sri Lanka), trois princes fort cultivés que leur père le roi philosophe Jafer envoya voyager de part le monde pour parfaire leur éducation. Partis à l'aventure les princes rencontrèrent un marchand qui avait perdu son chameau ... Ainsi commence réellement l'histoire du mot. Nombreux sont les mots dont l'origine est pittoresque, étonnante, et les ouvrages qui nous racontent leurs aventures (tel l'Aventure des mots français venus d'ailleurs de Henriette Walter, LGF Livre de poche, 1999) ne manquent pas de sel... Mais j'ignore s'il y en a tant qui bénéficient d'une origine aussi fabuleuse (littéralement) que celle de "sérendipité". On comprend le pouvoir de fascination que peut exercer un mot dont on peut accompagner la définition d'un récit qui mêle Sherlock Holmes et Les Mille et une nuits.


Les trois princes de Serendip rencontrent donc par hasard un marchand qui a perdu son chameau. Sans avoir jamais vu ce chameau, ils se révèlent capable de le décrire dans ses moindres détails : le chameau est borgne, a une dent en moins, transporte du miel et du beurre, enfin, il est monté par une femme enceinte. S'ensuit un quiproquo qui mène les princes en prison... avant que la vérité soit faite et qu'ils finissent par être admirés de tous pour leur sagacité et leur intelligence. Car les trois princes ont simplement deviné l'allure du chameau en utilisant leur capacité de raisonnement. Une méthode digne des meilleurs détectives.


Horace Walpole, créateur en 1754 de l'anglais "serendipity", puise le terme et le concept dans ce conte persan, Voyages et Aventures des trois Princes de Sarendip. Il forge le mot, et l'explicite ensuite dans sa correspondance en racontant l'histoire des princes[6].

La sérendipité, pour Walpole, c'est le fait de "découvrir, par hasard et sagacité, des choses qu'on ne cherche pas" [7]. Le second exemple que Walpole utilise pour rendre compte du concept dans sa lettre du 28 janvier 1754 à son ami Horace Mann est celui d'un Lord qui au cours d'un dîner mondain, devine le mariage d'un duc et d'une jeune femme en observant le comportement de la mère de celle-ci à son égard. En réalité, Walpole semble avoir du mal à définir le concept. La définition qu'il propose et les exemples qu'il donne pour l'illustrer ne coïncident pas tout à fait. Une imprécision qui règne encore aujourd'hui et aura sans doute permis la polysémie du terme.


Richard Boyle, dans son article[8] retrace l'histoire du terme, de sa création par Walpole à aujourd'hui. Il commente l'ouvrage de Robert K. Merton et Elinor Barber et finit par évoquer la fortune du mot, devenu aujourd'hui un argument touristique dans les guides de voyage sur le Sri Lanka...

Dans les coulisses de la science : sérendipité et épistémologie

Dans la plupart des articles traitant de la sérendipité, on rencontre une série d'exemples issus du domaine scientifique. Auraient été trouvés "par sérendipité" : la pénicilline, les rayons X, la radioactivité, la poussée d'Archimède, mais aussi le velcros, les post-it, en réalité la liste est interminable. Certains exemples sont célèbres, voir légendaires (on pense au cri d'Archimède, le fameux Eurêka...). L'histoire des sciences abonde donc d'anecdotes de ce type, montrant comment les plus grandes découvertes ont été d'abord le fruit du hasard. Pourtant, dans le champ de l'épistémologie (francophone en tout cas), je ne suis pas certaine qu'on trouve beaucoup d'analyses du phénomène. L'accent est plutôt mis sur la méthode scientifique : on interroge le rapport de l'expérience à la théorie, on questionne les modes de raisonnement (inductif, hypothético-déductif), on cherche à établir des critères d'évaluation du scientifique en fonction de la vérité ou de la falsifiabilité des théories, on doute même du fait et de la preuve.

Mais dans les représentations collectives, même les plus contemporaines, est scientifique ce qui est démontré, ce qui est vrai, ce qui s'appuie sur des raisonnements solides et des processus expérimentaux infaillibles, et surtout, reproductibles.

"[...] la sérendipité se dit toujours sur le mode de l'anecdote. Cependant, elle ne s'inscrit dans la mémoire et n'a un droit d'entrée dans l'histoire que dans la mesure où le résultat accidentel fut répété, est devenu reproductible, et transformé en phénomène régulier, d'une importance reconnue." 
Isabelle Stengers, Bernadette Bensaude-Vincent, 100 mots pour commencer à penser les sciences[9]

La sérendipité, processus, phénomène ou démarche qui en appelle au hasard, ne peut que ternir cette image de rigueur absolue dont la science se drape. Peut-être est-ce une des raisons pour lesquelles le mot est resté si longtemps dans l'ombre. On admet volontiers l'anecdote, présentée comme un détail secondaire elle fait partie du "decorum" de l'histoire des sciences. Par ailleurs, les scientifiques peuvent avoir intérêt à montrer qu'il subsiste une part d'incertitude et de hasard dans les processus scientifiques, ne serait-ce que pour garder une marge de liberté par rapport à une planification trop stricte des projets de recherche (ibid.)

Mais de là à faire de la sérendipité une méthode de recherche, ou à la considérer comme une composante essentielle à toute découverte scientifique...


La découverte scientifique

Pourtant qu'est-ce donc qu'une découverte si ce n'est quelque chose d'inattendu, quelque chose que l'on trouve sans l'avoir véritablement prévu? Si la découverte est prévisible, ce n'est plus une découverte, c'est une démonstration, un résultat escompté et prouvé. On retombe sur le paradoxe du Ménon : si je sais ce que je cherche, on ne peut pas vraiment dire que je le découvre, puisque je savais déjà ce qui allait se passer. Il n'y a donc découverte que s'il y a anomalie, si les choses ne se passent pas comme prévu. Encore faut-il savoir comment interpréter l'anomalie.

En même temps la découverte, pour être scientifique, doit s'insérer dans un projet, un programme de recherche : "une découverte qui n'est pas attendue du tout n'est pas reconnue comme telle : on parle de ces cas malheureux comme de lointains précurseurs de ce qui est aujourd'hui démontré"[10]. Le rôle du hasard doit être minimisé :

"C'est dire que la sérendipité, au sens de "hasard heureux", désigne le mixte d'attente et d'inattendu que les scientifiques associent à la découverte. Pour bénéficier du hasard, il faut, chacun le souligne depuis Pasteur, un "esprit préparé", ce qui suppose un état des connaissances et un cadre institutionnel au sein duquel ce qui est découvert a du sens. 
Isabelle Stengers, Bernadette Bensaude-Vincent, 100 mots pour commencer à penser les sciences"[11]


De l'abduction à l'induction ou le détective et le savant

On a coutume de penser, aujourd'hui encore, que la science repose sur les faits, et qu'elle progresse de manière continue. L'épistémologie a pourtant tout mis en œuvre pour battre en brèche ces idées toutes faites, des premières critiques de l'induction par David Hume au falsificationisme de Karl Popper. Néanmoins, comme le dit Bruno Jarrosson :

"L'enseignement de la science se fonde sur trois prémisses implicites: - la science est vraie - la science est fondée sur les faits - la science avance de façon cumulative." :[12]

L'épreuve des faits est au fondement du raisonnement inductif: une induction c'est en effet cette "opération logique qui s'élève des faits vers l'idée, qui remonte des faits particuliers à la loi générale"[13]. Or la critique de la méthode inductive dans les sciences montre bien qu'aucune généralisation fondée sur une accumulation de faits ne saurait avoir valeur de vérité.

La sérendipité, selon Sylvie Catellin[14], se rapproche de l'abduction. Alors que l'induction se fonde sur un ensemble de faits, l'abduction est ce type de raisonnement qui part d'un fait singulier pour en inférer une proposition formant une nouvelle hypothèse. On comprendra que le raisonnement abductif soit critiqué dans le champ de la science, tant il implique d'incertitude. Pourtant l'abduction est considérée par le philosophe Charles Sanders Peirce comme "le seul mode de raisonnement par lequel on peut aboutir à des connaissances nouvelles"[15].

Pour Robert K. Merton, l'abduction est fondamentale dans l'élaboration de nouvelles théories :

"Le phénomène de sérendipité concerne l'expérience assez générale de l'observation d'une donnée non-anticipée, anormale et stratégique qui devient l'occasion du développement d'une nouvelle théorie, ou l'extension d'une théorie existante." 
cité par Pek van Andel[16]

L'intervention du hasard donne l'occasion d'observer quelque chose non seulement d'inattendu, mais d'incompatible avec l'hypothèse ou la théorie de départ. On remarque que pour Merton il n'y a sérendipité que si la donnée nouvelle est "stratégique" c'est-à-dire si elle permet une "abduction (explication) correcte"[17].

Penser par abduction c'est imaginer une nouvelle explication à un phénomène inconnu. Mais il ne s'agit pas d'une intuition subite uniquement due au génie, quelque chose comme une inspiration inexplicable, sorte de "génération spontanée des idées neuves". C'est un processus d'interprétation du réel qui prend sa source dans les connaissances préalables du chercheur et dans sa faculté de faire des liens entre les différentes données à sa disposition.

La légende de la poussée d'Archimède comme l'histoire de la découverte de la pénicilline par Alexander Fleming ne sont pas des histoires de génies illuminés mais bien des récits mettant en scène des chercheurs sans cesse en alerte, observant le réel sans discontinuer et surtout prêts à chercher les causes des phénomènes, que ce soit au bain public ou en découvrant les conséquences de leur propre négligence.

A l'instar du détective de roman policier auquel on ne peut rien cacher, dont le sens de l'observation conduit à repérer tous les indices qu'on pourrait s'évertuer à camoufler, le savant découvre sous la rencontre de séries causales indépendantes (définition du hasard selon Cournot) des éléments signifiants capables de changer sa perception du monde, ou du moins la théorie qu'il plébiscitait auparavant.

Hasard et sagacité

Le paradigme indiciaire

Des découvertes fondamentales, ayant révolutionné la science, ont pu être faites sans passer par une méthode scientifique reconnue, universelle. Pour autant échappent-elles à toute méthode ? Le détective et le savant qui font appel au raisonnement abductif pour interpréter un ensemble de faits utilisent bel et bien une méthode.

Cette méthode a été nommée la "méthode indiciaire" et analysée par l'historien Carlo Ginzburg [18]. Sylvie Catellin remarque dans son article que dans l'acception de la sérendipité, on a tendance a accentuer l'importance du hasard, en oubliant un élément pourtant posé par Walpole : la sagacité.

Dans l'histoire des princes de Sérendip, le hasard n'a qu'un rôle accessoire au récit, c'est un procédé narratif qui met en scène la sagacité des personnages.

Plus que le hasard, ce qui compterait alors dans la sérendipité c'est le flair ... cet art de repérer dans le cours des évènements des faits signifiants, cet art d'interpréter la trace muette. Il y a de la méthode, une méthode dite cynégétique, un art de la chasse. La chasse suppose une activité herméneutique et zététique [19] constante, ce qui la diffère de la promenade où l'on peut laisser son esprit vagabonder sans direction.

La méthode indiciaire est utilisée, selon Ginzburg, en psychanalyse, en critique d'art, en histoire ... des disciplines qualitatives, dont l'objet d'analyse n'est pas quantifiable ni reproductible. Cette méthode est probabiliste, elle comporte une part d'incertitude, de conjecture. Ce qui est aléatoire ici c'est le rapport à la vérité de l'interprétation, non la rencontre avec l'objet d'analyse.

Si l'on tient à conserver le hasard comme un élément fondamental dans la rencontre même entre le chercheur et l'objet "trouvé", il faut penser le concept de sérendipité simultanément dans les deux dimensions de l'acteur et du fait : à la fois posture et événement.


Posture ou évènement? : de l'indice au kairos

Chasser sans proie, trouver sans chercher, découvrir sans l'avoir prévu? dans la recherche d'information comme dans la recherche scientifique, on a coutume de prévoir. Au lieu du "savoir pour prévoir, prévoir pour pouvoir" de Francis Bacon, on aurait plutôt "prévoir pour savoir, savoir pour pouvoir". On formule des hypothèses, on lance des recherches en ayant ciblé des directions, en tâchant d'ordonner les données en fonction de l'objet de sa recherche. Une attitude de chasseur concentré sur sa proie.

Or si l'on considère qu'une découverte est par nature imprédictible, il reste à garder l'attitude du chasseur sans connaitre la proie. Retour au Ménon : si j'ignore ce que je cherche comment vais-je le reconnaitre ?

La figure du détective est parlante : le rassemblement d'indices construit peu à peu le profil de ce qu'il faut chercher.

La sérendipité serait d'abord et avant tout posture: posture d'attente, posture du guetteur.

Ce qu'il s'agit de guetter, c'est l'événement, le fait surprenant. Encore faut-il avoir cette capacité d'étonnement sans laquelle on ne perçoit même pas l'évènement. Si Fleming avait eu un assistant zélé mettant un point d'honneur à garder propre le laboratoire, il n'aurait peut-être pas découvert la pénicilline. Si Fleming n'avait pas eu cette posture ou cette capacité d'étonnement, il aurait négligé cette histoire de moisissure pour se concentrer sur le réel objet de sa recherche.

Il a fallu un tout petit moment dans l'histoire de la science, un micro-événement a priori inessentiel, une bagatelle, une salissure... Mais ce moment, Fleming l'a saisi. On voit à quel point la sérendipité est une histoire de temporalité.

Les Grecs avaient une notion qui peut être utile à penser notre concept : le kairos. On traduit généralement le kairos grec comme l'occasion opportune, le bon moment, l'instant à saisir.

Mais "le kairos n'est rien sans le savoir qui permet de le reconnaître ; il n'est qu'événement parmi d'autres pour celui qui ne sait pas. Mais, pour celui qui sait, il est ce qui lui révèle son propre savoir, par le choc de la réalité qui se révèle comme signifiante" 
Jackie Pigeaud.[20]

La sérendipité conjuguerait alors une méthode indiciaire, fondée sur le raisonnement abductif et la pensée analogique, et une posture face à l'évènement autant dire face à la temporalité, id est à l'existence?

Dans les mailles du filet : programmer la sérendipité

Pour chercher de l'information on dispose aujourd'hui d'un outil aux prétentions illimitées : le réseau Internet. Or, la masse d'information qui s'accumule de jour en jour sur ce réseau rend ardue la tâche du chercheur. En effet cette information n'est pas organisée selon un système classificatoire unique qui permettrait de s'y retrouver en adoptant une méthode à valeur universelle (cf. Internet et Recherches documentaires). On parle d'entropie informationnelle :

Que reste-t-il au chercheur devant cette entropie informationnelle ? Se servir des outils ad hoc pour repérer au mieux l’information pertinente, borner son référentiel documentaire, expérimenter, observer, évaluer et produire ses résultats à l’aide de méthodologies éprouvées, de protocoles heuristiques… passer des achoppements aux paradigmes scientifiques. Il existe un « raccourci » ; la sérendipité. 
Olivier Ertzscheid, Gabriel Gallezot[21].

Les outils de recherche (moteurs, annuaires...) qui permettent d'explorer le réseau Internet autorisent différents modes de recherche. On peut chercher de manière méthodique, en utilisant des opérateurs booléens et en procédant par mots-clefs et en sélectionnant les résultats en fonction de son objet de recherche de la façon la plus rigoureuse et la plus précise possible. Mais les moteurs de recherche invitent à une autre méthode, une méthode plus exploratoire: voir le bouton "J'ai de la chance" de Google ou les moteurs à représentation cartographique comme Kartoo...

L'IR (information retriever) en pays Serendip

IR Information Retrieval : recherche d'information. L'information retriever, c'est le chercheur d'information, ou le limier. Un "retriever", en anglais est un chien de chasse.

Une méthode de navigation


Les comportements des internautes font aujourd'hui l'objet d'études pour tenter de décrypter la façon dont ils s'organisent dans ce milieu e-cologique particulier. Dans le web ou l'utopie d'un espace documentaire, Dominique Boullier et Franck Ghitalla distinguent des stratégies d'orientation qui varient en fonction de l'adaptation de l'individu à l'incertitude propre au réseau Internet. Ils remarquent "la généralisation de la recherche d'indices" : le document numérique, potentiellement interactif, le plus souvent associé à des hyperliens, est considéré non seulement en lui-même mais par sa valeur d'indice :

"En d'autres mots, sur un support numérique, tout signe (image, mots, lettres, symboles, zones colorée) se voit doté par l'usager d'une valeur d'indice d'une possible association avec un autre contenu documentaire." 
Dominique Boullier et Franck Ghitalla.

Ils notent ensuite l'importance de la question de la temporalité sur le web : taux de renouvèlements des pages, liens morts, plasticité temporelle du web qui en fait une mosaïque instable.

Ces deux aspects peuvent faire du web une toile dans laquelle on se sent piégé (Boullier et Ghitalla parlent de chewing-gum : "qui n’a ni centre ni intention mais qui piège celui qui se laisse absorber, sans qu’il soit question d’y trouver des repères ou des prises pour s’en sortir"(ibid.).

Pour s'orienter, donc, plusieurs stratégies :

  • la stratégie territoriale : l'internaute établit des repères, se construit des "centres de références partagés", en bref il dessine des frontières et se choisit des critères de validité des informations en fonction des autorités qu'il reconnaît.
  • la cueillette avec traces : l'internaute a intégré l'incertitude du web et opère "par capitalisation de traces successives en se servant de ses propres parcours de navigation comme d'une forme de mémoire" (ibid.)
  • le principe de la tangente ou opportunisme : l'internaute ne cherche plus de repères, a admis l'absence de centre et l'incertitude du web et adopte une attitude de veille constante. Ne recueillant que peu de traces, ils veillent les occasions et sont remarquablement prêts à jouer de nombreux rôles de façon à garder fluide leur navigation.(ibid.)

On retrouve là la sérendipité comme posture de guetteur face à la temporalité, dans un milieu donné.


Poisson d'avril ou perspective post-moderne

La sérendipité peut-elle alors constituer une nouvelle méthode de recherche, adaptée à ce milieu entropique qu'est le web? En adoptant une méthode toute territoriale, consultant une revue électronique dont je reconnais l'autorité, en l'occurrence une revue de géographes, Espacestemps.net, et en utilisant une recherche par mots-clefs, je suis tombée sur cet article : Une méthode révolutionnaire pour les sciences sociales?

Deux remarques :

  • si ma lecture n'avait été que diagonale, rapide, j'aurais pu me laisser tenter par cette méthode "révolutionnaire" qui consiste à se laisser guider par le principe de sérendipité... Cependant, l'article est un compte-rendu d'ouvrage de... Philipp Marlowe. Il s'agit en réalité d'un poisson d'avril des rédacteurs d'Espacestemps.
  • cet article, tout poisson d'avril qu'il soit, a le mérite de poser la question des dérives possibles dans l'adoption d'une "méthode sérendipienne":
Dans un second volet, Marlowe étudie la mise en application de sa méthode auprès de groupes d’étudiants auxquels ont été soumis quelques « case studies » classiques de l’anthropologie et de la sociologie. Chaque groupe avait bénéficié d’une journée de formation : pour les uns, elle consistait en une journée de conférences universitaires classiques, pour d’autres groupes, des conférences portant sur des sujets radicalement éloignés des cas envisagés, pour d’autres enfin elles furent remplacées par des excursions touristiques et des séances de cinéma. Le résultat comparatif montre que les analyses les plus pertinentes et les plus novatrices provenaient d’étudiants des groupes 2 et 3, alors que ceux du groupe 1, tout en rendant des travaux honorables et conformes aux canons universitaires, ne proposaient, selon les mots du professeur Berenson, un collègue du professeur Marlowe, « rien qui donne envie de les recruter dans un labo de recherche ». 
Igor Moullier et Emmanuelle Tricoire, "Une méthode révolutionnaire pour les sciences sociales ?"[22]

La position post-moderne ou hypermoderne du relativisme qui adopterait la sérendipité comme nouveau paradigme scientifique, considérant que "l'effort, la concentration, auraient tendance à nous faire aller à un objectif prédéterminé de la pensée. Mais le résultat en est moins brillant que si la réflexion, se laissant vagabonder à partir d'une idée contraignante (et c'est bien là tout l'enjeu), rebondit sans objectif précis selon une suite d'association d'idées" (ibid.), peut-elle être considérée sérieusement ?

Selon Philippe Dumas [23] « l’immersion de l’enfant dans le cyberspace produit des effets négatifs par rapport aux catégories traditionnelles de la culture : instabilité, superficialité, soumission à l’immédiat, refus de l’autorité et de l’héritage culturel, faiblesse de l’aptitude à raisonner ; mais elle a aussi des effets positifs dans l’acquisition de compétences visuelles, émotionnelles, globalisantes, contextualisantes, et dans la création de nouvelles sociabilités. »

On peut aisément concevoir le risque d'une soumission à la sérendipité dans un contexte socio-culturel et économique ou les logiques marchandes déterminent les outils de recherche bien plus que les logiques documentaires (voir sur ce pointl'article de Olivier Ertzscheid et Gabriel Gallezot .


Sérendipité et pédagogie documentaire

Les professeurs documentalistes sont, de fait, les premiers concernés par une réflexion sur la sérendipité comme "méthode de recherche". Ils ont en effet affaire à cette génération qu'on a pu nommer "les indigènes du numérique" .

Cherchant à appliquer une pédagogie documentaire qui préconise une méthode classique, territoriale, fonctionnant par mots-clefs, tentant d'expliquer les opérateurs booléens à des adolescents qui les considèrent comme des néanderthaliens, ils se heurtent bien souvent à des attitudes qui vont de l'opacité muette au sarcasme non déguisé. Et de fait, ces méthodes ne sont pas toujours efficaces, elles s'inscrivent dans une temporalité qui n'est pas forcément celle de ces "indigènes", et préconisent, pour juger de la validité des sites web, des critères qui reposent sur des croyances subjectives établies pour faire front face au "chewing-gum"... Comment en effet se contenter de dire qu'il vaut mieux visiter des sites officiels, qu'il faut privilégier les .gouv et les .org au mépris des pages personnelles, forums, etc. Que les grands médias sont plus fiables que les médias citoyens, etc. ? Le dogmatisme et la démagogie sont ici de mise, au risque de passer totalement à côté de la mission centrale de l'enseignement qui est de former des citoyens à l'esprit critique....

Pourtant, faut-il conclure à l'inefficacité de cette pédagogie documentaire et promouvoir un anarchisme sérendipien, au risque d'une part de la dispersion et de l'émiettement, d'autre part de la soumission des apprenants à des logiques économiques invisibles ? Comment faire des élèves/étudiants/apprenants des "esprits préparés" (au sens de Pasteur)?

L'étude comparée des comportements et des outils de recherche devraient permettre de poser des jalons pour une nouvelle pédagogie documentaire. Une pédagogie qui saurait à la fois considérer l'habileté technique et la curiosité des "internautes nés" et leur donner les moyens de s'extirper de la toile/chewing-gum en exerçant avant tout leur faculté critique. S'il semble dangereux de se fonder sur le seul paradigme indiciaire, il paraît en même temps fondamental de le connaître et d'en exploiter les ressources.

Notes et références

  1. Ménon, Platon, 80c-81a, in Protagoras-Euthydème-Gorgias-Ménexène-Ménon-Cratyle, traduction Emile Chambry, GF Flammarion, 1967, p.342
  2. ibid.
  3. l'abilité naturelle de rendre des découvertes intéressantes ou précieuses par accident.
  4. ils étaient toujours en train de faire des découvertes, par accident et sagacité, de choses qu'ils ne recharchaient pas
  5. cité par Robert K. Merton et Elinor Barber in The travels and adventures of serendipity- A Study in Sociological Semantics and the Sociology of science, Princeton University Press, 2006, consulté sur Google Books le 28/02/2007
  6. cf. Sylvie Catellin, p. 1-3
  7. "for you must observe that no discovery of a thing you are looking for comes under this description", Walpole cité par Merton et Barber, op. cit.
  8. Serendipity : How the Vogue word became Vague
  9. Isabelle Stengers, Bernadette Bensaude-Vincent, 100 mots pour commencer à penser les sciences, éd. Les empêcheurs de penser en rond, 2003, p.375
  10. ibid., p. 376
  11. ibid.
  12. Bruno Jarrosson, Invitation à la philosophie des sciences, Editions du Seuil, coll. Points, 1992, p. 224
  13. ibid, p. 232
  14. op. cit.
  15. Abduction (épistémologie) sur wikipedia
  16. cité par Pek van Andel Sérendipité, ou de l'art de faire des trouvailles
  17. ibid
  18. Mythes, emblèmes, traces. Morphologie et histoire, Paris, Flammarion, "Nouvelle bibliothèque scientifique", 1989, cité par Sylvie catellin, op. cit.
  19. au sens étymologique, voire pyrrhonien du terme : gr. zêtêtikos = qui recherche - Pyrrhon = philosophe sceptique de l'Antiquité grecque
  20. L'Encyclopédie de l'Agora, citation de Jackie Pigeaud
  21. Des machines pour chercher au hasard : moteurs de recherche et recherche d'information, Olivier Ertzscheid, Gabriel Gallezot
  22. Igor Moullier et Emmanuelle Tricoire, "Une méthode révolutionnaire pour les sciences sociales ?", EspacesTemps.net, Mensuelles, 01.04.2006 [1]
  23. Dumas, Ph. (2004), « Nouveaux dispositifs pédagogiques et crise des systèmes éducatifs », Humanisme et Entreprise, Paris, cité in Google au quotidien : le googling ou les habitudes de recherche de l’internaute ordinaire

Bibliographie

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  • SERRES, Alexandre, QUELLE(S) PROBLEMATIQUE(S) DE LA TRACE ? Texte d'une communication prononcée lors du séminaire du CERCOR (actuellement CERSIC), le 13 décembre 2002, sur la question des traces et des corpus dans les recherches en Sciences de l’Information et de la Communication, [8]
  • STENGERS, Isabelle, BENSAUDE-VINCENT, Bernadette, 100 mots pour commencer à penser les sciences, éd. Les Empêcheurs de penser en rond, 2003
  • WIKIPEDIA, Article Abduction, page consultée le 28/02/2007
  • WIKIPEDIA, Article Sérendipité, page consultée le 28/02/2007


Liens externes

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